«La nature, on commence par l’aimer sans la connaître, sans la bien voir […]. Ensuite, on la cherche en détail parce qu’on l’aime en gros, sans savoir pourquoi.»
Gaston Bachelard

Photographe autodidacte, Normand Rajotte amorce sa pratique photographique au milieu des années 1970 dans la foulée des groupes qui, au Québec, renouvellent l’esthétique documentaire. En 1978 paraît, aux Éditions Ovo, Transcanadienne Sortie 109, un essai sur le quotidien d’une ville ouvrière dont il est coauteur. C’est l’un des rares projets à faire l’objet d’une publication à l’époque.
Toutefois, au début des années 1980, il adopte par le truchement du paysage une démarche plus introspective axée sur la conscience de soi et un rapport renouvelé à la nature. Les titres des séries qu’il réalise alors sont très évocateurs de la démarche qu’il entreprend: Dans les coins oubliés, à la recherche des dieux tranquilles (1983-1986); Des après-midi sans bruit (1989-1990); Entrer dans les terres (1997-1998). Ces séries, qui ont fait l’objet de plusieurs expositions, sont réunies sous forme d’extraits dans un ouvrage intitulé Marcher sa trace, paru en 2004 aux Éditions 400 Coups. Viennent ensuite les séries Comme un murmure (2004-2009), publiée aux Éditions Kehrer en 2016, ainsi que Le Chantier (2010-2012).

 

Comme l’a observé Jennifer Couëlle dans son introduction aux œuvres, il compte parmi les rares photographes québécois dont la production est entièrement consacrée au paysage. En effet, depuis les années 1980, Normand Rajotte élabore, avec une constance remarquable, un corpus inédit qui renouvelle l’approche traditionnelle du paysage. Au contraire des images qui célèbrent de vastes étendues bornées par un horizon lointain, l’objectif de Rajotte est braqué au sol, adoptant ainsi la plongée pour scruter la surface des choses et observer la vie interne des sous-bois.. Rarement intervient-il dans les phénomènes qu’il observe. Parfois, dans ses images, l’empreinte de ses pas croise celle de l’oiseau ou du mammifère. À l’occasion, d’un geste, il brouille la surface de l’eau et crée l’événement. 

 

Depuis 1997, son investigation se concentre sur un territoire plus circonscrit, autour d’un massif montagneux, où il a élu domicile. Ce territoire (mont Mégantic, sud-est du Québec), il le revisite sans cesse, l’explore de manière continue. À l’intérieur de l’espace qu’il s’est fixé, Rajotte a porté son attention sur la végétation de jeunes forêts issues de friches, là où règne un foisonnement intense apparenté au chaos. Il en explore la profondeur et la densité, prend pour guide les méandres des cours d’eau, là où se trouvent les milieux humides qui favorisent l’inscription de traces éphémères qu’il répertorie à la manière de l’archéologue, pour en fixer l’histoire. 

 

Ainsi, dans une approche qui laisse toute la place à l’intuition il élabore patiemment une vision intimiste du territoire. Regarder ces images, c’est refaire avec lui un parcours méditatif, pénétrer la substance même du paysage, s’initier à son étrangeté. 

 

L’œuvre de Rajotte renoue avec une dimension primitive du rapport à la nature et fait par là référence à de grands thèmes de la poésie romantique.
Depuis la fin des années 1970, la qualité de son travail a été soutenue par de nombreuses bourses du Conseil des Arts du Canada, du Conseil des arts et des lettres du Québec. Ses œuvres figurent dans plusieurs collections particulières et publiques au Québec et au Canada.

 

Normand Rajotte vit à Montréal et travaille principalement en Estrie.

Serge Allaire,
historien et critique