Comme un murmure

(Texte accompagnant l’exposition Comme un murmure (suite), galerie Pangée, Montréal, 2011)

 

Comment, en tant qu’êtres humains, concevons-nous le paysage, et comment le photographions-nous ? La question est loin d’être résolue. La photographie de paysage, dans sa définition classique, semble aujourd’hui décalée, voire anachronique, si l’on considère que le paysage est façonné par l’homme autant que l’homme l’est par le paysage. La photographie de paysage conventionnelle ne s’encombre pas de cette corrélation, elle crée plutôt une distance entre le spectateur et le paysage. Elle délimite une frontière entre le ciel et la terre pour créer un horizon à partir duquel le spectateur peut se situer dans l’univers. En bref, l’appareil photo place le corps au centre du cadre et crée ainsi une perspective exclusivement humaine. En adoptant cette position de supériorité, l’homme se fait le maître de tout ce qu’il voit. Cette propension à nous placer au centre de l’univers s’appelle de l’anthropocentrisme. Aujourd’hui, notre conscience de plus en plus aiguë des changements climatiques et du réchauffement planétaire rend cette attitude illogique.

 

Nous prenons de plus en plus conscience que nous ne sommes pas maîtres de ce qui nous entoure. Les éléments qui sont à l’oeuvre ont également le pouvoir d’agir sur nous. L’eau, la végétation et la terre sont les principales composantes du paysage, et elles nous affectent directement. Elles existaient bien avant nous et si, par le biais de l’industrialisation, l’homme continue à ravager l’écosystème, ce qui nous a précédé pourrait fort bien nous survivre. Il me semble qu’à travers son approche photographique, Normand Rajotte cherche à déstabiliser notre vision dominatrice du paysage. Comment y parvient-il ?

 

La relation de Rajotte avec le paysage s’apparente à celle d’un animal se déplaçant au ras du sol, en forêt. Cet «animal photographique» lève rarement la tête pour chercher l’horizon, car son univers est défini par la connaissance et la conscience de son environnement immédiat. Son espace photographique reste restreint, puisque c’est surtout le sol qui capte son regard; ses images ont donc plus à voir avec le terrain qu’avec le paysage. Il s’arrête sur de menus détails, dans l’environnement immédiat de son appareil, pour construire une mosaïque d’images représentatives de l’ensemble du lieu. Nous avons sous les yeux des empreintes d’animaux (y compris des empreintes humaines), des arbres, de la boue, des feuilles et des ruisseaux. Ces photographies sont agencées de telle sorte qu’aucune image ne domine, chacune d’entre elles restant en lien avec sa voisine pour donner une impression générale du site.

 

Les photographies de Rajotte semblent planer tout juste au-dessus du sol et, pour cette raison, elles me rappellent les photographies en plongée de la NASA prises durant la mission spatiale Apollo. Une image en particulier évoque l’approche de Rajotte, et notamment l’un des thèmes clés de son oeuvre. Le 20 juillet 1969, Edwin Aldrin a réalisé la célèbre photographie de la première empreinte humaine sur la Lune, celle de Neil Armstrong. En l’absence d’atmosphère, donc de saisons, cette empreinte pourrait rester inaltérée plus d’un million d’années. Les traces et les empreintes sont justement des motifs récurrents dans le travail de Rajotte. Sur la Terre, les saisons s’accompagnent de manifestations physiques – vent, pluie, neige et rayonnement solaire – qui rendent éphémères les empreintes laissées en surface, tandis que celles qui parsèment la Lune survivront longtemps à ceux qui les y ont laissées. Les images intimistes de Rajotte, montrant un éclat de lumière sur le sol ou son miroitement à la surface de l’eau, nous parlent en définitive du passage du temps et de la nature transitoire de la vie. Cette démarche s’apparente au travail d’un autre photographe: le Français Eugène Atget (1857 – 1927) qui, durant trois décennies, a sillonné inlassablement les rues de Paris pour documenter les portes, fenêtres, cours intérieures et habitants de la ville. Ce n’est que beaucoup plus tard que nous avons compris qu’Atget était en train de photographier le déclin de l’Ancien Régime. Rajotte se promène, lui aussi, mais dans un tout autre milieu, celui d’une région rurale à l’est de Montréal. En y retournant saison après saison, il capte des changements qui, à première vue, peuvent nous sembler imperceptibles ou insignifiants.

 

Il est intéressant de noter que les deux photographes s’incluent occasionnellement dans leurs oeuvres. On distingue parfois, dans un miroir ou la vitrine d’une boutique, le reflet d’Atget derrière son appareil. De même, on découvre la main de Rajotte dans l’une de ses images, où elle crée sous la surface d’un étang une toile de fond sur laquelle se détachent de petits poissons. Le photographe, l’être humain et l’animal se retrouvent alors étroitement liés au paysage par l’intermédiaire de la photographie. Ce qui, dans le contexte actuel, représente une évolution significative.

 

Paul Wombell est commissaire indépendant et auteur; il se spécialise en photographie. Il vit à Londres, au Royaume-Uni.