Dans l’œil du castor

(Texte paru dans CV99, 2015, accompagnant un portfolio tiré de la série Le Chantier)

 

Caroline Loncol Daigneault

 

Le chantier s’ouvre. Par taches et par traits – verts, taupe, orangés – une forêt humide luit. Devant, trois troncs noirs. En plein centre, l’un d’eux, entamé à la base, montre de la chair jaune, rongée à vif. Il dissimule en partie un amas de branches qui, rayonnant, forme la clef, le soleil de l’image. Suivent d’autres photographies. Un boisé où l’on avance dans une eau neigeuse; une composition fendue par une rigole; des rameaux blanchis qui flottent sur fond noir. Du pesant, de l’angulaire, du moelleux, du foisonnant, du lustré, du volatil. Des phénomènes qui dérivent d’un point névralgique: un barrage de castors.

 

Mais revenons en arrière. Voilà trente ans que Normand Rajotte observe d’un œil attentif la nature, et près de vingt ans qu’il serpente à l’intérieur des plis et replis de cette même forêt. Délaissant l’approche sociale adoptée au cours des années 1970 – avec notamment Transcanadienne sortie 1091, essai photo sur le quotidien d’une ville ouvrière –, l’artiste acquiert en 1997 une terre en Estrie qui devient son territoire privilégié d’investigation. Il en tire des séries photographiques aux titres évocateurs, qui laissent entrevoir la tonalité et les déplacements d’une démarche intime et intuitive : Comme un murmure, Marcher sa trace, Entrer dans les terres, Des après-midi sans bruit, Dans les coins oubliés, à la recherche des dieux tranquilles. L’exotisme, affirme-t-il, ne l’intéresse pas. Ni les déserts et canyons de l’Arizona ni les terres chaudes de l’Espagne – pourtant présents dans Marcher sa trace – ne lui procurent la sensation d’être partie prenante du paysage. Son travail réclame d’être au plus près de cette forêt qu’il arpente inlassablement. Sans chercher à la domestiquer, il l’apprivoise; en détecte les nuances, les transformations; entrevoit sa profondeur et sa complexité. Ce faisant, il développe une connaissance des animaux, des insectes, des végétaux, bref, du territoire qu’il occupe et dont il sait faire partie. Il va jusqu’à parler d’une certaine «histoire» du lieu et de ses habitants. Ensauvagé, l’objectif de son appareil est à l’affût de ce qui fait signe autour de lui, mais aussi en lui. C’est à la manière du direct, sans artifices techniques, qu’il se détourne des horizons lointains. En ressortent des images qui montrent peu de ciel mais, en plan rapproché, de la boue, de la tourbe, des broussailles. L’œil rivé au sol, il scrute la matière organique, minérale, l’eau qui stagne ou qui dévale. Il sait que tout – la vie, la mort – se joue exactement là.

 

Pour illustrer le tracé de son cheminement esthétique, Normand Rajotte invoque l’image de la spirale. Décrivant des boucles, il revisite en effet les mêmes sites, les mêmes sujets, sans jamais pourtant s’y habituer tout à fait, encore et toujours aimanté par des perspectives déviantes. Puis, au bout de trois décennies à photographier la forêt sans point d’attache particulier, au hasard de la marche et des surgissements, l’artiste débouche sur un barrage. Son œuvre se mobilise alors, mystérieusement refoulée dans les branchages. Elle sera progressivement catalysée par l’ouvrage des castors, qui se révélera foyer, ressourcement et agent transformateur de sa pratique. Son appareil jusqu’alors tourné vers le sol bascule à l’horizontale et, prenant du recul, s’ouvre à une profondeur de champ nettement plus vaste. Bien qu’étrangère au Chantier, une méditation de François Jullien sur la peinture chinoise pourrait rappeler qu’«en contemplant de loin un paysage, on en saisit les lignes de vie, [alors qu’en] le considérant de près, on en saisit la substance2». Deux régimes du regard qui semblent ici cohabiter dans un même chantier.

 

Dès lors, l’artiste documente trois années durant un barrage de castors découvert à quelque quatre cents pieds de chez lui. Il enregistre les répercussions de leur présence sur le territoire, des marques les plus apparentes aux plus subtiles. Si nous nous sommes donné des images des habitations, des lieux de vie des civilisations, celles que nous avons des animaux demeurent énigmatiques. Une masse difficile à discerner, quasi engloutie dans le paysage. On dit pourtant des castors qu’ils sont, après les êtres humains, les premiers animaux à modifier leur environnement à une très grande échelle. En fait, le castor ne fait pas qu’habiter le territoire, il couve un écosystème en entier; il crée un milieu de vie et veille à son entretien. Rien de moins. En sa présence, des nappes d’eau se forment ; la faune et  la végétation environnantes se complexifient; l’humus des forêts s’enrichit des débris (feuilles mortes, aiguilles, pollens, fleurs) qu’il réunit. Mieux, il a la capacité de modifier le débit et le niveau des cours d’eaux, allant jusqu’à rediriger les ruisseaux et redessiner leur forme. Littéralement, le castor contribue à modeler la morphologie et  la composition des paysages. Grâce à lui, un point dans  la forêt s’active et prend cent visages mouvant.

 

Pour un photographe comme Normand Rajotte, qui aime à loger dans ses images des moments d’ambiguïté et de transition, l’arrivée des castors sur sa terre n’est pas anodine. Elle signifie davantage qu’un nouveau «sujet» à saisir sur pellicule. Véritables agents de transformation, ces bêtes livrent à l’artiste des «actions» à contempler : une collection de métamorphoses, de naissances, de sublimations, de morts et de renaissances. Derrière l’apparence statique et muette des images, une multitude de détails dynamiques s’assemblent. Avec délicatesse, un monde se structure : un arbre se replie sur lui-même, une infime couche de neige se dépose sur son écorce éventrée ; dessous, des aiguilles rousses glissent sur une eau trouble; autour, de la mousse et des branches en arceaux forment une pâte liante. La description pourrait s’étendre longuement, inventoriant les échos et les accords, prenant acte de la cohésion improbable des éléments. Qu’importe, les photographies de Normand Rajotte s’en chargent déjà et bien mieux ; elles pointent l’équilibre précaire des phénomènes rattachés de près ou de loin au chantier. Se faisant «porte-voix», pour emprunter une formule du penseur Étienne Souriau, elles plaident «en faveur de leur beauté3».

 

Si la présence des castors entraîne son lot de «beautés» secondaires, elle ne vient pas sans dommages collatéraux. Immanquablement, les propriétaires des terres voisines demandent le démantèlement du barrage. Or, pour préserver la cohabitation, Normand Rajotte intervient, s’investit. En plus de pratiquer des brèches dans la structure, il y installe un tuyau d’écoulement. Il se rapproche de l’œuvre, y participe même. Poser une branche à la verticale, une autre à l’horizontale, puis une de biais; colmater les trous avec des racines et de la boue: la technique des castors  se révèle à l’artiste. Visiblement, l’«équilibre précaire» mentionné plus tôt ne concerne pas que l’évanescence des phénomènes visuels. Il décrit aussi une aire de recherche photographique étroitement enchevêtrée à une aire de vie anonyme. Toutes deux se pressent à la surface du Chantier.

 

L’artiste insiste sur une zone d’ambiguïté, un mystère qu’il n’élucide pas. Lorsqu’il entre dans le «secret» du barrage comme dans celui de l’image, il embrasse le point de vue de ce qu’il photographie. C’est là que tout se noue – exister et faire exister – dans une édification réciproque. Les percevant comme création, Normand Rajotte amplifie la visibilité des phénomènes qui découlent du labeur des castors, substances et lignes de vie. Se pourrait-il qu’il trouve dans ces motifs à demi enfouis sous les eaux une scansion de lumière et d’obscurité qui le ramènerait aux manèges de la photographie ? Comme, peut-être, dans l’œil de sa propre spirale. ——

 

  1. Transcanadienne sortie 109 a été réalisé en collaboration avec Jean Lauzon et Pierre Rondeau, publié aux Éditions Ovo en 1978. Des liens indirects se tissent entre
    ce projet inaugural mené à Drummondville et Le chantier. Les deux séries témoignent d’une «pulsation ouvrière» animant un monde visuel. Alors
    que Transcanadienne montre les différentes facettes d’une ville à travers ses acteurs, ses corps de métier – coiffeur, magasinier, encanteur, couturière, etc. –, Le chantier préserve davantage l’anonymat des acteurs – ingénieurs – du site.
  2. François Jullien, La propension des choses. Pour une histoire de l’efficacité en Chine, Paris: Éditions du Seuil,1992,p.89.
  3. Étienne Souriau élabore une philosophie de l’art où il pose le caractère « testimonial » de la création. «[P]our Souriau : créer c’est avant tout témoigner. Chaque créateur d’existence [ou d’œuvre] témoigne en faveur de ce qu’il crée à la manière d’un plaidoyer pro domo.» (David Lapoujade, «Étienne Souriau. Une philosophie des existences moindres», dans Didier Debaise (dir.), Philosophie des possessions, Dijon : Presses du réel, 2011, p. 193.)

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Caroline Loncol  Daigneault est auteure, commissaire et chercheuse. Son intérêt pour les questions environnementales a alimenté l’écriture d’un mémoire de maîtrise en études des arts (Université du Québec à Montréal, 2011). Dans la continuité de ces travaux, en 2013-2014, elle est invitée comme auteure-témoin par l’artiste chorégraphe Tedi Tafel ainsi que par le Centre d’artistes Vaste et Vague dans le cadre d’un projet avec les communautés locales micmaques. En 2012, elle était commissaire de la Biennale de sculpture de Saint-Jean-Port-Joli placée sous le thème de l’hospitalité, puis d’ELLE MARCHE blue mountain, une exposition de l’artiste Vida Simon. ——